Archive for the ‘Source : gaz’ Category

De jolies flammes papillon dans le film Gaslight

24 avril 2011

Introduction du film de 1944, avec un bec à flamme plate typique de la deuxième moitié du XIXe siècle.
1944’s movie introduction showing a typical flat open flame from the Victorian era.

S’il est un film que tout amateur d’éclairages anciens se doit d’avoir vu, c’est bien Gaslight (« bec de gaz » en anglais), ou Hantise dans sa version française. Deux versions produites par la Metro-Goldwyn-Mayer se sont succédées dans les années 40. La première (réalisée par Thorold Dickinson) est sortie en 1940, avant que la MGM ne tente d’en faire disparaître toutes les copies pour éviter toute concurrence avec la deuxième version de 1944 (réalisée quant à elle par George Cukor).

Introduction de la première version de 1940 et son gros plan sur la flamme. La pression du gaz un peu trop forte fait apparaître ces « cornes » aux bords de la flamme.
First 1940′s version introduction. The gas is turned on too full so the flame has two side ‘horns’.

Chacune des deux versions a ses partisans : j’ai personnellement préféré la première pour la froideur de son ambiance, presque cauchemardesque et sans issue, alors que d’autres préfèrent le jeu plus subtil (mais plus mièvre aussi) de la seconde.

Ingrid Bergman regardant le lustre à gaz de sa chambre (Gaslight, 1944).
Ingrid Bergman looking at her gas chandelier (Gaslight, 1944).

Mais les deux films se rejoignent dans les décors très fidèles de l’époque victorienne et la mise en scène réussie du gaz d’éclairage, qui se présente comme un acteur à part entière. Alors que les films actuels montrent une flamme très instable (donc très graphique), Gaslight utilise le gaz de houille de l’époque et nous permet de voir à quoi ressemblait un bec « papillon » (flamme plate et large obtenue grâce à une fente horizontale) ou un bec « Manchester » (constitué de deux orifices qui se font face et forment une flamme plus écrasée et plus verticale).

Le bec à flamme plate était le bec universel dès la généralisation du gaz de ville dans les années 1820 (et jusqu’en 1892 lorsqu’a été introduit le bec Auer à manchon incandescent, très lumineux et bien plus économique, souffrant toutefois d’une lumière verdâtre peu flatteuse). Aussi bien les salons que les cuisines, les corridors, les usines ou encore les réverbères en étaient pourvus, malgré la concurrences d’autres dispositifs plus efficaces mais aussi plus complexes et plus coûteux.

Flammes plates « papillon » typiques de becs au gaz de houille (Gaslight, 1944).
Coal gas batswing flames (Gaslight, 1944).

La flamme papillon ou Manchester n’était pas toujours très stable (surtout dans les courants d’air), mais ces luminaires (dont l’intensité était comparables à une ampoule moderne de 15 – 25 watts) étaient simples et élégants, plus puissants que les lampes à huile, mais surtout… sans aucun entretien!

Applique à gaz (Gaslight, 1944).
Gaslight bracket (Gaslight, 1944).

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Genouillère à gaz dans la cuisine de la maison, l’éclairage fonctionnel par excellence : les deux bras sont mobiles et permettent de déplacer la flammes (Gaslight, 1944).
Mobile and functional fixture in the kitchen, with two arms so that you can move the flame close to your task (Gaslight, 1940).

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Large flamme papillon de réverbère (Gaslight, 1940).
Large batswing flame in a street lamp (Gaslight, 1940).

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Un autre exemple de bec papillon avec une flamme plus large (et un peu moins fixe) que les exemples précédents (Gaslight, 1940).
A batswing flame, showing some flickering due to its relatively large shape (Gaslight, 1940).

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Deux niveaux de flammes : normales et en légère surpression (Gaslight, 1940).
Normal flames then with too much pressure (Gaslight, 1940).

Si on est attentif, on remarque aussi la forme particulière des flammes dans la première version de Thorold Dickinson  : deux petites « cornes » sont bien visibles de part et d’autre de la flamme — en particulier dans le générique de début. Il s’agit en fait d’un artefact bien connu à l’époque du gaz de houille : lorsque la pression était un peu trop élevée, la flamme perdait en fixité et ces cornes apparaissaient. La scène de music-hall (voir ci-dessus) le montre clairement : lorsque la rampe de gaz s’illumine, les flammes en éventail s’élargissent.

Un article de 1894 (voir ci-dessous) l’illustre tout aussi bien et recommande à ses lecteurs de toujours maintenir une pression adéquate à la sortie du bec, faute de quoi le gain de lumière est minime par rapport à la consommation accrue de gaz..

Flammes correctes (en haut) et en surpression (en bas) selon que l’on tourne plus ou moins le robinet (The Manufacturer and Builder, février 1894)
Correct and bad flame shapes depending on gas pressure (The Manufacturer and Builder, Feb. 1894).

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Une lampe à pétrole dans le salon également équipé de plusieurs becs de gaz (Gaslight, 1940).
Kerosene lamp (also called coal oil lamp) in the living room that is also equipped with the gas fixtures shown above (Gaslight, 1940).

Les deux films intègrent aussi un usage méconnu du grand public : dans les salons bourgeois et malgré ses grands avantages, le gaz de ville côtoyait les lampes « traditionnelles » à huile végétale et à pétrole jusqu’à la généralisation de l’électricité au début du XXe siècle.

Les raisons de la présence de ces lampes pourtant moins efficaces et moins commodes étaient multiples :

  • les lampes à huile et à pétrole offraient de nombreux choix de réservoirs ouvragés et d’abats-jour en tissu et dentelles — là où l’applique et le lustre à gaz paraissaient moins richement décorés; certaines lampes (notamment de type Carcel, avec une véritable pompe à huile miniature et un mécanisme d’horlogerie) constituaient même de véritables « meubles de familles » qu’on était fier d’exposer et d’allumer;
  • alors qu’un guéridon supportait parfaitement une lampe à pétrole, les becs de gaz étaient tributaires des tuyauteries et se montaient donc soit aux murs, soit aux plafonds : si on voulait travailler au milieu du salon, une bonne lampe à pétrole avec son abat-jour restait le plus pratique;
  • le gaz était accusé d’abîmer dorures et tissus et son éclat était perçu comme dur : c’était  la lumière industrielle issue de la lointaine usine, peu tangible et presque inquiétante, par opposition à la fidèle flamme plus fixe et plus douce de l’huile puis, par extension, du pétrole.

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Lampe à huile dite « à modérateur » et son abat-jour typique des salons de l’époque (Gaslight, 1944).
Vegetable-oil moderator lamp (Gaslight, 1944).

Catalogue français montrant ce type de lampe.
French period catalogue showing a moderator lamp and its accessories.

Bref, deux films pour le prix d’un DVD — et pour chacun, un soin indéniable apporté aux décors et luminaires victoriens.

Pour aller plus loin :

Et bonus : vidéo de démonstration de flammes extrêmement fidèles à ce qu’elles étaient à l’époque (par Uxsliving).

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« Sous la lampe » : exposition et conférence pour un voyage dans le temps!

7 novembre 2010

Debat-Ponsan - Avant le balLe musée de Saint-Maur (tout près de Paris) organise jusqu’au 16 janvier l’exposition « Sous la lampe. Peintures de 1830 à 1930 ».

Le principe : exposer côte à côte des lampes de l’époque faste de l’éclairage à flamme et des peintures qui les mettent en situation.

Pourquoi « l’époque faste »? Parce que jusqu’à la fin du XVIIIe siècle l’éclairage était soit faiblard et ponctuel (petite lampe à huile ou chandelle), soit confortable mais très diffus (multiplication des bougies dans les riches demeures). Les années 1830 voient se démocratiser de nouvelles lampes éblouissantes qui suffisent à éclairer une pièce : c’est la flamme du gaz d’éclairage, c’est la lampe Carcel ou à modérateur, et c’est 50 ans plus tard la fameuse lampe à pétrole ou à « huile de charbon ».

Les peintres explorent alors ce nouveau rapport à la lumière : ces lampes surmontées de globes dépolis ou d’abat-jour deviennent d’imposants objets décoratifs qui offrent un subtil jeu d’ombres et de lumières.

C’est cette démarche que retrace l’exposition de Saint-Maur. C’est aussi et surtout une belle occasion pour le collectionneur de lampes de redécouvrir ses objets favoris à travers les yeux de leurs contemporains, et pour l’amateur de belles toiles de voir ces lampes en vrai et de se faire son idée de la démarche du peintre.

À ne pas manquer le dimanche 21 novembre à 16 h 00 : la conférence de M. Ara (le spécialiste français des lampes à flamme!) qui vous racontera la belle histoire des techniques d’éclairage (de la chandelle à ces lampes méconnues qui éclairaient comme une ampoule moderne) et de leur rôle essentiel dans la vie quotidienne de nos arrières-grands-parents.

Une belle occasion de s’en mettre plein les yeux et d’apprendre plein de choses! Et j’oubliais : c’est gratuit!

Pour en savoir plus

Et aussi :

Allumoirs d’antan (par Papoum)

24 mars 2010

Voici le billet de Papoum, notre contributeur d’aujourd’hui et collectionneur passionné!

À alcool

Ces allumoirs très simples, sans molettes de réglage de mèches,étaient vendus relativement peu chers. Certains modèles étaient placés au bout de perches pour allumer cierges ou lustres. D’autres, comme décrits dans la publicité ci-dessus possédaient un embout (la clé) pour ouvrir et refermer le robinet de gaz des éclairages publics.

À Essence

À essence et à mèche

Ces allumoirs étaient aussi fixés au bout d’une perche. Souvent sur cette même perche, au dos de l’allumoir, était fixé un petit cône en laiton qui servait d’éteignoir.

À essence et électriques

Cet allumoir utilise une pile bouteille au bichromate de zinc L’électricité produite par cette pile faisait rougir une petite résistance en platine qui à son tour allumait la mèche d’un petit réservoir d’essence. La pile bouteille était à demi remplie d’un électrolyte d’acide sulfurique et de bichromate de potassium. Lorsqu’on appuyait sur la tige on faisait descendre une plaque de zinc (anode) qui se trouvait entre deux plaques de charbons (cathode). Lorsque la plaque de zinc touchait la solution de bichromate, la pile produisait un courant suffisant pour faire rougir la résistance et allumer le briquet.

Un autre allumoir électrique en bakélite, des années 1930, branché sur le secteur (110 V). Lorsque l’on touchait les deux petites lamelles placées dans l’encoche avec le bout métallique, porte-mèche du réservoir, cela mettait en fonction un petit vibreur (on voit le ressort de rappel), portant en son extrémité une rondelle en laiton, qui venant frapper une autre pièce métallique fixe, produisant des étincelles qui allumaient la mèche.

Ces modèles d’allumoir, qui étaient aussi branchés sur le secteur, ont été déclinés en plusieurs dizaines de marques et de formes. On retire « l’allumette » du réservoir d’essence et c’est en la frottant sur les deux peignes métalliques du support, que les étincelles produites, allument la mèche (sur le modèle de droite, entre les deux bornes de branchement du secteur, on aperçoit la « vignette » soudée sur le boîtier).

Sur ce modèle, que l’on trouvait dans les bars et les hôtels, et qui était construit autour d’une lampe pigeon, en tournant le bouton en bakélite, le bouchon se relevait et dégageait la mèche de la lampe tandis que le petit pinceau métallique venait toucher le bec de la lampe et créait suffisamment d’étincelles pour allumer l’essence.

Sur ce modèle mécanique il suffisait de baisser le petit levier ce qui tendait un ressort et lorsque on le relâchait le ressort faisait tourner la molette qui produisait des étincelles qui allumaient le briquet.

À vapeurs d’essence

La mèche intérieure va du réservoir jusqu’en haut du gros tube. Avec une flamme, on réchauffe le tube supérieur, l’essence contenue dans la mèche se vaporise et le gaz sort par le petit tube terminé par un trou calibré. La flamme doit lécher le tube qui enveloppe la mèche afin que sa chaleur permette à la gazéification de se poursuivre.

Taxe décret de 1871

À partir du 4 septembre 1871 la taxe sur les allumettes était étendue au briquets et allumoirs de toutes sortes. Une vignette métallique devait être soudée de façon visible sur tous ces objets. Cet impôt ne fut abrogé que le 31 décembre 1945.

Sources :
• Tarif T.C.D et Cie
• Magazine Ça m’intéresse n° 279 mai 2004
• Photos M. Laurens

1910-2010 : le client a toujours raison (de ne rien y comprendre)

7 mars 2010

En allant acheter une simple ampoule dans ton magasin de bricolage préféré, ne t’es-tu pas déjà senti(e) plus désemparé(e) que devant les couches pour bébé? Et n’as-tu pas vu toutes ces petites mamies perdues devant ce mur de formes et couleurs variées, aux étiquetages complexes?

Allons par exemple sur la page Ampoules fluorescentes compactes de Canadian Tire :

Catalogue en ligne Canadian Tire

C’est long, hein?
Et je t’épargne la deuxième page…

On se dit donc qu’il y a 100 ans, c’était tellement plus facile : un bec de gaz ou une bougie, that’s it.

Comment c’était dans le temps?

Considérons l’éclairage typique des appartements urbains en 1900 : le bec de gaz. Chaque bec demandait un manchon (toile qui brillait d’un vif éclat dans la flamme), un brûleur de type Bunsen (comme dans les cours de chimie) et un verre (pour améliorer le tirage). Ça s’appelait un bec Auer et ça donnait ça :

A priori, rien de bien compliqué là-dedans.

Pourtant prenons un catalogue de luminaires à gaz du début du XXe siècle; prenons-en un qui soit simple, et concentrons-nous sur les becs droits (il existait aussi des becs « renversés » en forme de petite ampoule). Après quelques pages introductives, nous arrivons aux manchons :

Neuf sortes de manchons

… qui se déclinent en cinq qualités :

Cinq qualités de manchon

Passons maintenant aux becs :

Divers types de becs Auer

… Et aux verres :

Plus de quarante choix de verres

Bon : pour ta cuisine, quel bec prendrais-tu?

Admettons que tu choisisses celui du milieu, quel manchon mettrais-tu dessus? et quelle qualité de tissage? Et surtout : quel verre? un tout droit, un long ou un court, un avec des trous?… Pas facile, n’est-ce pas?

Et ça, c’est pour l’éclairage à l’incandescence au gaz de ville : je ne parle ni des becs à flamme libre, ni des autres sources de lumière telles que l’acétylène, le pétrole, l’essence, l’alcool, l’électricité (en 1910, déjà de nombreux choix de filaments à carbone et métalliques), etc.

Moralité

Aujourd’hui comme hier, bien s’éclairer n’est pas facile : plus le consommateur a le choix, plus il est perdu. Devrait-on pour autant revenir à l’antique chandelle? Évidemment non : à défaut d’exiger des consommateurs qu’ils soient spécialistes, on devrait exiger des spécialistes qu’ils pensent aux consommateurs. Les fabricants devraient s’astreindre à offrir deux voire trois niveaux de qualité d’ampoules (une qualité « pour le garage » et l’autre « pour la maison ») et à rationaliser les formes en fonction des besoins (quelques modèles de base fonctionnels, les autres étant simplement décoratifs et aussi efficaces que les premiers).

Ainsi, notre petite mamie serait bien éclairée!


Sources :
• catalogue en ligne Canadian Tire, mars 2010;
catalogue de la  Société générale d’incandescence, Paris (non daté);
• photo de bec Auer (bec intensif) : Cavannus.